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Elle bâilla et se frotta le visage. Elle sentait un mélange de fatigue et d'euphorie, éprouvait une curieuse sensation de triomphe incomplet, mais excitant, comme le pressentiment acquis au beau milieu d'une longue course qu'il sera possible d'atteindre le but. Elle n'avait réussi à soulever qu'un coin du voile et il restait encore bien des choses à découvrir. Mais un point était clair comme de l'eau de roche : dans ce tableau, il n'y avait ni caprice ni hasard, mais bien l'exécution méticuleuse d'un plan soigneusement arrêté, la poursuite d'un objectif qui se résumait dans la question secrète : Qui a tué le chevalier ? , que quelqu'un, par commodité ou par peur, avait masquée ou fait masquer.

Spécialisée dans la restauration de tableau, Julia, se voit confier par Menchu, une amie dans le commerce de l'art, La partie d'échecs d'un peintre flamand du XVeme siècle. Un examen approfondi de l'oeuvre lui permet de découvrir une locution latine, masquée après coup... Renouant avec un ancien amant, historien d'art, elle en apprend rapidement plus sur les protagonistes dépeint et surtout sur le destin tragique de l'un d'eux, assassiné quelques années avant la réalisation de l'oeuvre.

En réalité, comme elle allait bientôt le savoir, les complications avaient commencé depuis longtemps déjà et s'étaient nouées irrévocablement, même si elles n'étaient pas encore apparues sous leur jour le plus déplaisant. En toute rigueur, on pouvait dire qu'elles avaient commencé en 1469, quand cet arbalétrier mercenaire, obscur pion dont le nom n'était pas passé à la postérité, banda la corde graissée de son arme avant de se poster au bord de la douve du château d'Ostenbourg pour attendre avec la patience du chasseur le pas de cet homme qui faisait tinter des pièces d'or dans sa bourse.

La partie d'échec dépeinte détiendrai la clé du meurtre du chevalier Roger d'Arras. Voilà une énigme tortueuse et excitante qui devrait ajouter de la valeur au tableau lors de sa vente aux enchères. Avec César, vieil ami, confident et mentor, Julia commencera son enquête en s'adjoignant l'aide de Munõz, un joueur d'échec, atypique et quelque peu terne. Les choses de compliqueront pourtant quand l'ancien amant de Julia mourra et qu'un mystérieux joueur la contactera pour poursuivre la partie présentée sur le tableau...

Le miroir vénitien et le miroir peint encadraient Julia dans un espace irréel, estompant les limites entre un côté et l'autre de la surface du tableau. la lumière dorée l'enveloppa elle aussi quand, très lentement, s'appuyant presque d'une main sur le drap vert de la table, veillant bien à ne pas bousculer les pièces disposées sur l'échiquier, elle se pencha vers Roger d'Arras et l'embrassa légèrement sur la commissure de ses lèvres froides. Et quand elle se retourna, elle vit briller la Toison d'Or sur le velours cramoisi du pourpoint de l'autre joueur, Fernand Altenhoffen, duc d'Ostenbourg, dont les yeux la regardaient fixement sombres, insondables.

Mise en abyme avec cette partie d'échec imaginée au XVeme siècle que quelqu'un semble décidé à réexploiter à des fins meutrières, plongée dans le milieu frelaté du commerce de l'art, confrontation d'ego à travers l'échiquier, gallerie de personnage variée et haute en couleur : Le tableau du maître flamand se révèle un roman riche, agréable et prenant et ce même pour le novice en matière d'échecs, pourtant omniprésents. Un excellent moment avec une fin délicieusement amorale.

 

Une lecture commune avec Lhisbei.