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Quand l'abîme, entre le monde de la ville et le monde que mon grand-père m'avait décrit comme bon et juste, devenait trop profond, trop déprimant, intolérable, je me tournais vers mon autre grand amour : les revues d'aventure à deux sous. Hollis Mason Senior n'aurait eu qu'aversion et mépris pour tous ces magazines violents et bariolés, et pourtant il y avait dedans une sorte de morale usuelle susceptible de le toucher, j'en suis sûr. Le monde de Doc Savage et du Shadow était un monde de valeurs absolues, où ce qui était le bien ne faisait jamais le moindre doute et où ce qui était le mal subissait inévitablement un châtiment adéquat. L'idée du bien et de la justice telle que la soutenait Lamont Cranston avec son grand feutre et son automatique crachant le feu , cette idée semblait bien loin du vieillard laconique et ardent que je me rappelais, assis tout seul dans le Montana nocturne sans autre compagnie que sa Bible, mais je ne peux m'empêcher de penser que s'ils s'étaient rencontrés, tous deux auraient eu quelque chose à se dire. Quant à moi, tous ces héros et limiers brillants et astucieux m'offraient un aperçu sur un monde parfait où la moralité fonctionnait comme elle était censé fonctionner. Personne ne se suicidait jamais dans le monde de Doc Savage, sauf des tueurs kamikaze acculés ou des espions ennemis avec une capsule de cyanure. Dans quel monde préféreriez-vous vivre, si vous aviez le choix ?

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Octobre 1985, Blake ancien justicier masqué, ancien barbouze, est assassiné... La police enquête, Rorschach aussi.

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Il y avait l'Homme-Insecte et La Silhouette et Le Comédien et puis moi, tous ayant décidé de mettre de pimpants déguisements de théâtre et d'exprimer la distinction entre le bien et le mal en termes simplets, puérils, tandis que là-bas en Europe on transformait des êtres humains en savon et en abat-jour. Parfois on nous respectait, parfois on nous étudiait, le plus souvent on riait de nous, et malgré toutes les songeries que j'ai évoquées, je crois qu'aucun de nous, parmi ceux qui sont encore vivants n'en sait plus long sur nos véritables motifs. Certains agirent parce qu'on les avait engagés pour ça, certains pour se faire de la publicité. Certains y trouvèrent une excitation enfantine et certains, je crois, une excitation à la fois plus adulte et peut-être moins saine. On nous a traités de fascistes, on nous a traités de maniaques, et bien qu'il y ait un grain de vérité dans ces deux accusations, ni l'une ni l'autre ne suffisent à rendre compte du tableau : il est plus vaste.


La mort de Blake est l'occasion pour les anciens héros costumés l'ayant connu de ressasser les vieux souvenirs. Une bonne occasion aussi pour présenter cette univers uchronique où les héros costumés ont connu leur heure gloire, où le super héros existe, où les USA ont gagnés la guerre au Vietnam, où Nixon a brigué trois mandats et surtout où la tension de la Guerre Froide atteint des sommets.

L'existence du Dr Manhattan fut annoncée au monde en mars 1960, et je doute que quiconque, sur notre planète, ne ressentit pas le même étrange mélange d'émotions en apprenant la nouvelle. Dans cet assortiment de réactions, c'est l'incrédulité qui venait d'abord. L'idée d'un être pouvant traverser les murs, aller d'un lieu à un autre sans parcourir la distance intermédiaire, et complètement re-disposer des objets par la seule pensée, cette idée était tout bonnement impossible. D'un autre côté, c'était notre gouvernement qui nous annonçait cela. L'idée d'un simple mensonge était tout aussi improbable, et devant cette contradiction, il devint progressivement plus facile d'admettre l'irréalité quasi onirique de ces premières images télévisées : un homme bleu faisait fondre un blindé sur un geste de sa main ; les morceaux d'un fusil démonté flottaient surnaturellement en l'air sans que personne ne les tienne. Une fois admises comme réelles, ces choses n'en restaient pas moins difficiles à encaisser. Si vous admettez que le fusil en pièces détachées flottant dans les airs est réel, il vous faut aussi admettre que ce que vous avez toujours tenu pour la réalité effective est sans doute faux. Ce malaise-là, nous avons pour la plupart appris à vivre avec au fil des ans, mais il demeure.

 

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Rorschach est le dernier héros costumé, de la seconde génération, encore actif après la loi de 1977 les interdisant. Ultra violent, manichéen, impitoyable, probablement psychotique, il croit en un complot contre lui et ses ex collègues. Alors qu'il tente en vain de les alerter, les évènements semblent lui donner raison... Veidt, ex Ozymandias, fait l'objet d'une tentative d'assassinat et l'omnipotent Docteur Manhattan s'exile sur Mars suite à une campagne de presse habile à son encontre

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Composé pour l'essentiel de réminiscence, Watchmen dispose d'un scénario très solide et narré avec maestria. Rien n'est laissé au hasard tant dans l'organisation des cases des planches que dans l'intrication des multiples fils narratifs, dont nombres de mineurs contribuant à l'ambiance, comme la lecture de ce comics de pirates qui semble être le reflet de l'ambiance de cet univers glauque. Sans oublier les dossiers inclus à la fin de chaque épisode, extrait du livre d'Hollis Mason, de journaux ou d'entretiens approfondissant l'univers. Les principaux protagonistes sont très travaillés, l'on passe plus de temps dans leur passé, source des évènements en cours, qu'à la résolution de ces derniers.

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Nova : Ne pensez-vous pas qu'il existe la possibilité que nous ayons déjà endommagé l'environnement au-delà de toute réparation envisageable, ou que nous pourrions un jour avoir un affrontement nucléaire avec les Soviétiques qui nous serait fatal ?
Veidt : Bien sûr. Bien sûr que je le pense. Je tournerais le dos aux faits si je n'acceptais pas ces choses comme de fortes possibilités. Comme je l'ai dit, tout cela dépend de nous, de si nous individuellement, souhaitons l'apocalypse ou un monde nouveau au potentiel fabuleux, illimité. Ce n'est pas une question aussi évidente qu'il y parait. Je crois qu'il existe des gens qui désire vraiment , même si seulement de façon subconsciente, la fin du monde. Ils veulent se voir épargner la responsabilité d'aider ce monde à vivre et à perdurer, se voir épargner l'effort d'imagination indispensable à la mise en oeuvre d'un tel futur. Et bien entendu, il y a d'autres gens qui veulent, plus que tout, vivre. Je vois la société du vingtième siècle comme une sorte de course entre l'illumination et l'extinction. D'un côté il y a les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse...

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Bref Watchmen est un monument de la BD, à la mise en scène soignée, très riche, le seul obstacle restant la mise en couleur pas franchement folichonne. Dépoussiérage du mythe des super héros et regard critique sur le concept, cette oeuvre ne laisse pas indifférent. Un excellent moment et un incontournable de la bande dessinée.

 

Une relecture effectuée dans le cadre du Winter Time Travel.

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