The Ginger Star de Leigh Brackett

Le temps des aventures sur Mars est passé, Eric Stark est parti sous d'autres latitudes. Quand son père adoptif disparait en mission officielle sur la planète agonisante Skaith, récemment découverte, il accepte de se mettre au service de l'Union Galactique. Sa mission de secours sera autant officielle que pour des motifs personnels.
Skaith est une planète atypique, orbitant autour d'un soleil agonisant, les civilisations éminentes s'y sont tous écroulés pour revenir à un niveau technologique antique. Dans la ceinture fertile, la société est divisé en deux les travailleurs qui produisent la nourriture pour nourrir les hordes d'errants nonchalants et drogués que leur dirigeants transforment en meute meurtrière au moindre signe de révoltes.
Autant dire que la venue d'Ashton et ses propositions d'émigration les gênaient considérablement. Livré à lui même Stark devra retrouver la trace de son mentor.
He walked through the crowded streets, a dark man in a dark tunnic - a big man, powerfully muscled, who carried himself as lightly and easily as a dancer. He was in no hurry. He let the city flow around him, absorbing it through all the senses, including one that civilized men have largely lost. But he was not civilized. He was aware of the lights, the colors, the mingled smells, the strange musics made by unnameable instruments and alien voices, the bright banners that hung above the sin-shops, the movements of people ; underneath it all he sensed a rich, ripe, stink of decay. Skaith was dying, of course, but it did not seem to him to be dying well.
Malheureusement pour Stark, le passé de Skaith, autrefois glorieux, a laissé des traces. Les mutations génétiques provoqués ne se bornent pas aux hommes amphibiens anthropophages, les medium abondent et sa venue a été prophétisé de multiples façons.
Immédiatement agressé, sauvé puis embrigadé, il n'a pas d'autres choix que de passer d'une captivité à l'autre du fait de la situation insurrectionnelle. Les étendues inhospitalières où se terrent les dirigeants ne se révèlent pas plus amicales et Stark assistera à la chute de nombre de compagnons.
Each time they bound him he tested the bonds to see if they had been careless. When he found they had not, he lay on the bales of goods that formed his bed and slept, with the iron patience of a wild thing. He had not forgotten Ashton. He had not forgotten anything. He was simply waiting. And every day brought him closer to where the wanted to go.
Ce premier tome de la trilogie des aventures de Stark sur Skaith commence très bien. Les rebondissements sont fréquents et Stark apparait comme un héros pragmatique et pas aussi impitoyable qu'on pourrait le croire. Loin de tout manichéisme, The Ginger Star est un bon roman d'aventures à l'ancienne. Une très bonne lecture estivale.

Les vestiges de l'automne de Robert Silverberg

Robert Silverberg n'a jamais écrit le tome terminant l'intrigue de la Grande Planète commencée avec A la fin de l'hiver et La Reine du printemps, suite à des divergences avec son éditeur du moment. Cela ne l'a pas empêcher d'élaborer un synopsis assez détaillé ainsi qu'une novella se concentrant sur une partie assez prenante de l'intrigue. Documents que l'on trouve dans le recueil présent.
Les Vestiges de l'Automne nous permet de rejoindre le peuple bien des années après les deux premiers épisodes. La civilisation entre maintenant dans une phase proche du XXeme siècle quand arrive une nouvelle édifiante : des Seigneurs-de-la-Mer ont survécu au Grand Hiver.
Une archéologue et un architecte, pris dans une relation amoureuse complexe, se grefferont à l'expédition. Sur place, ils rencontreront les survivants de la race déchue pour un constat cruel.
Côté synopsis, le manque est encore plus cruel tant les idées lancées dans ce tome présageait un roman riche et prenant.
Un très bon moment mais qui nécessite à mon avis d'avoir lu les deux premiers tomes.
Le Volcryn de George R.R. Martin

- Le commandant Royd est parfait, dit-elle en secouant la tête. Un homme étrange pour une mission étrange. Qu'avez-vous à redire à ça ? Vous n'aimez pas le mystère ? Nous sommes à des années-lumière de chez nous dans le but d'intercepter un hypothétique vaisseau étranger venu du coeur de la galaxie, un vaisseau qui était déjà en route alors que l'humanité n'était encore que balbutiante, et vous voilà tous bouleversés parce que vous ne pouvez pas compter les points noirs sur le nez de Royd.
Parmi toutes les espèces intelligentes voyageant , on trouve le mythe du Volcryn, un ou plusieurs vaisseaux qui traverserait la galaxie en propulsion standard et en se tenant à l'écart des systèmes solaires. Une poignée de savant se lance sur les traces du mystérieux engin à bord d'un vaisseau peu cher affrété pour l'occasion.
Alors que Royd, le propriétaire et seul équipage du navire se cache des passagers, le télépathe de l'expédition présente des signes de psychoses, se sentant menacé. Rapidement la paranoïa s'installe et la situation dégénère avec le premier mort...
Avec cette novella, George R.R. Martin réussit à mener un thriller spatial, véritable lieu clos l'action se déroulant dans l'espace interstellaire, mais aussi une histoire maligne de rencontre du 3eme type. Bien ficelé et mené, Le Volcryn se révèle un très bon moment.

Le Roi sur le Seuil de David Gemmell

Le Dragon était mort. Il secoua la tête et ferma les yeux. Ananaïs, Decado, Elias, Beltzer. Tous morts. Trahis parce qu'ils avaient cru à l'honneur et au devoir avant tout. Morts parce qu'ils avaient cru que le Dragon était invicible et qu'au bout du compte le bien triomphait toujours.
Tenaka se secoua pour se réveiller. Il mit de grosses branches dans le feu.
- Le Dragon est mort, déclara-t-il à voix haute.
Celle-ci résonna dans toute la grotte. Comme c'est étrange, pensa-t-il. Les mots sonnaient vrai et pourtant il n'arrivait pas à y croire.
Un siècle après Légende, Drenaï est sous la coupe d'un dictateur dément. Après avoir été dissoute, la redoutable unité anti-nadirs, le Dragon, a été anéantie, ses membres attirés dans un piège et massacrés. Tenaka Khan, sans mêlé drenaï - nadir en était un membre éminent. Suite à la dissolution, il s'est exilé au loin. Quand la nouvelle du massacre lui arrive, il décide d'en finir avec le tyran Ceska.
En chemin, il tombera (encore !) sur un prêtre de la Source qui lui révèlera une prophétie.
- La mort m'appelle. Je dois répondre, murmura le mystique. Pourtant le Porteur de torche n'est pas ici.
- Donne-moi le message, vieillard. Je te promets de le faire passer à qui de droit.
Petit à petit des compagnons se grefferont à lui et ils rejoindront les résistants dans les montagnes. Bien qu'ayant remporté quelques succès, leur situation deviendra intenable au fur et à mesure que Ceska lancera des forces de plus en plus importantes contre eux. Ne restera alors plus qu'une seule solution pour le sang mêlé, aller chercher l'aide des tributs nadirs et se mesurer au Roi sur le Seuil.
A force de trop tirer sur la corde, elle casse. C'est le cas avec ce roman sur Drenaï. L'univers est toujours aussi minimaliste que dans Légende et Waylander mais la recette ne fonctionne plus, globalement l'intrigue n'est pas très cohérente Ceska et les Templiers Noirs étant tour à tour vindicatifs puis lymphatiques alors qu'ils sont conscients de la menace.
Si le personnage de Tenaka est bien taillé et le récit qui s'attache à ses pas est plaisant, ce n'est pas le cas pour le reste des personnages à quelques exceptions près (Païen et Rayvan s'en tirant plutôt bien). Le roman compte quelques moments forts mais il ne semble ne rien y avoir entre eux. On s'ennuie, c'est plat, plein de poncifs et donne l'impression d'avoir été expédié.
Un roman dont on peut se dispenser.
L'Essence de l'art d'Iain M. Banks

Seul recueil de science fiction de Banks, l'Essence de l'Art s'avère une bonne surprise. La préface, Introduction à la Culture par Arkady Knight est plaisante et résume bien l'oeuvre de Banks. Viennent ensuite huit nouvelles ou novellas pas forcément en rapport avec la Culture
La route des Crânes, première nouvelle du recueil; et hors Culture, s'avère anecdoctique.
Vient ensuite Un cadeau de la Culture où les aventures d'un citoyen ayant quitté cette dernière pour vivre au sein d'une société moins hypocrite à ses yeux mais aussi beaucoup plus brutale.
Non, je ne pouvais pas faire ça. J'avais quitté la Culture parce que je m'y ennuyais, mais aussi parce que la morale prosélyte, interventionniste de Contact impliquait qu'on commette précisément les actes que nous étions censés empêcher chez les autres : déclenchement de guerre, assassinats... toutes ces choses mauvaises... je n'avais jamais travaillé directement avec Circonstances Spéciales, mais je savais bien ce qu'il s'y passait. (Circonstances Spéciales ! Trucs Crapoteux, oui. Le seul euphémisme de la Culture, ce qui en dit beaucoup...) J'avais refusé cette monstrueuse hypocrisie au profit d'une société ouvertement égoïste et intéressé, qui ne prétend pas à la vertu et affiche son ambition.
Un texte bien ficelé présentant agréablement une nouvelle facette de la Culture.
Curieuse jointure, hors Culture, raconte un premier contact entre une entité extra terrestre et un voyageur spatial humain. L'explorateur devra faire face au désespoir amoureux de l'extra terrestre... Un texte amusant et assez saignant.
Descente, narre la curieuse relation entre un naufragé et son scaphandre conscient. Loin de tout secours sur une planète aux conditions hostiles, l'un blessé, l'autre endommagée, les deux entités intelligentes noueront une relation au cours de leur lutte pour la survie. Un texte prenant.
Nettoyage est un texte humoristique à la Robert Sheckley, un dispositif extra terrestre défectueux bombarde la Terre d'artefact au temps de la Guerre Froide. Féroce cynique et drôle.
Fragment s'inquiète de l'intolérance religieuse quelque que soit le niveau d'éducation sur fond d'actualité écossaise.
Les cinglés peuvent bien brûler les disques de rock et aller chercher l'Arche de Noé en haut du mont Ararat ; qu'ils se ridiculisent donc pendant que nous forgeons l'avenir ! Il nous reste seulement à espérer que nous resterons plus nombreux qu'eux, ou au moins que nous aurons toujours davantage d'influence qu'eux, garderons notre place aux commandes... peu importe.
Un excellent texte, hors SF, qui frappe juste.
La novella, L'Essence de l'art narre la découverte par un navire de Contact, de notre planète à la fin des années soixante dix. A bord le débat fait rage, au sein de l'équipage humain, sur la nécessité d'intervention ou non. Tandis qu'un des membres de l'équipe s'amourache de nos sociétés et souhaitent s'y fondre.
- Prêts ? Mais quelle importance ? Qu'est-ce que ça veut seulement dire ? Evidemment qu'ils ne sont pas prêts, bien sûr que nous allons tout gâcher ! Tu crois qu'ils sont davantage prêts pour leur Troisième Guerre Mondiale, que nous pourrions provoquer davantage de désastre que ce à quoi ils parviennent tout seuls en ce moment ? Quand ils ne sont pas en train de se massacrer les uns les autres avec application, ils inventent de nouveaux moyens de le faire avec plus d'efficacité, à moins qu'ils ne se consacrent à provoquer des extinctions d'espèces, de l'Amazonie à Bornéo... ou bien ils déchargent tout leur merde dans l'océan, l'air, le sol. Ils auraient du mal à vandaliser plus complètement leur planète, même si nous leur donnons des leçons.
- Pourtant tu les apprécies tels qu'ils sont, en tant qu'humains, je veux dire.
- Non, c'est toi qui les apprécies comme ils sont, ai-je répondu au vaisseau en pointant le doigt sur le drone. Ils flattent ton amour du désordre.
Un texte plutôt bien vu, plus qu'un réquisitoire, toujours dans le ton et l'ambiance générale de la Culture.
Le recueil se termine sur Eclat, un texte expérimental dont je suis passé à côté.
Six textes sur les huit m'ont emportés, ce qui me permet de conclure que ce recueil est une réussite.
Inversions d'Iain M. Banks

- Est ce qu'ils peuvent voler jusqu'aux soleils ?
- D'eux mêmes, non. Pour ça, ils utilisent des vaisseaux. Des vaisseaux dont les voiles sont invisibles.
- La chaleur des soleils ne les brûle pas ?
- Pas les voiles : comme elles sont invisibles, la chaleur ne fait que les traverser. Mais bien sûr, le bois des coques roussit, noircit et finit par s'enflammer s'ils s'en approchent trop.
- A quelle distance se trouvent les soleils ?
- Je l'ignore, mais il paraît que l'un est plus éloigné que l'autre. Des gens très intelligents affirment même qu'ils sont très distants l'un de l'autre.
- J'imagine qu'il s'agit de ces mathématiciens qui prétendent que la monde n'est pas plat, mais qu'il a la forme d'une boule, intervint Perrund.
- Certainement, opina DeWar.
Sur un monde ayant été ébranlé par une chute de météorites, deux citoyens de la Culture se sont infiltrés, chacun dans un royaume, ignorant tout de la présence et des actions de l'autre.
DeWar est devenu le simple garde du corps du Protecteur, un régicide audacieux et passe son temps libre avec l'héritier de ce dernier et Perrund une de ses concubines. Les merveilles de la Culture ne sont alors qu'un thème bien pratique de conte pour l'enfant. Bien qu'efficace dans son office, DeWar ne semble pas vouloir intervenir dans le cours des évènements ou changer quoi que ce soit à ce monde en pleine Renaissance.
"Serais-je suffisamment rétabli pour le bal de la prochaine petite lune ?" demanda le roi au docteur tandis qu'elle préparait un pansement propre pour sa cheville. En vérité, l'ancien était impeccable, le roi s'étant alité à cause d'éternuements et d'une gorge chatouilleuse peu de temps après qu'on nous eux annoncé le décès de Nolieti, la veille, dans les Jardins Cachés.
"Je pense que vous pourrez y assister, sire, répondit le docteur. Mais ne vous avisez pas d'éternuer sur quelqu'un.
- Je suis le roi, objecta-t-il en reniflant au creux d'un mouchoir propre. J'éternue sur qui bon me semble."
Vossl de son côté est devenue, le médecin du roi d'un royaume voisin et semble décidée à influencer ce dernier subtilement afin de réformer l'ensemble de la société. Ce faisant elle s'attire bien des inimitiés, notamment des nobles de la cour, qui se passeraient bien de ses services.
Inversions tranche complètement des romans de la Culture, non pas par l'ambiance, mais par la narration effectuée par un autochtone ignorant tout des spécificités des deux protagonistes. Les deux histoires sont racontées en alternance et n'ont que peu de rapport entre elles si ce n'est leur passé commun évoqué sous forme de conte par DeWar. Un roman dépaysant où l'on s'amuse à reconnaître les gadgets technologiques de la Culture à travers la description de leurs effets. Au final, l'on se trouve devant deux histoires en une avec trame sombre qui se termine bien. Une bonne surprise.

Excession d'Iain M. Banks

Excession. C'était le nom que la Culture donnait à ces choses. C'était devenu un terme péjoratif, ce qui faisait que les Elenchs ne l'utilisaient pas en temps normal. Ils s'en servaient uniquement, à titre exceptionnel, entre eux, pour désigner quelque chose d'excessif. Une agressivité excessive, n'importe quoi. Ces choses-là se présentaient, ou étaient créées, de temps à autre. Tomber sur l'une d'elles faisait partie des risques que l'on prenait quand on partait à l'aventure.
Des éléments Elench, une civilisation issue de la Culture, découvre un gigantesque objet dans les confins de la galaxie. Le premier contact tourne mal et une bouteille à la mer est lancée. Le message parviendra à la Culture mais l'Affront, une société belliqueuse suivait les Elenchs de près et se compte bien mettre la main sur le fameux objet sans se soucier des conséquences ou de l'avis du sujet.
Les exemples ne manquaient pas ; en fait, quand on examinait de près leur société, il était presque impossible d'éviter de rencontrer des manifestations de leur usage délibéré, et même artistique, de manipulations génétiques destinés à produire sous la pression d'un égoïsme aussi exubérant que déplacé - pour eux, impossible à distinguer d'un altruisme authentique -, des résultats qui auraient exigé de la plupart des sociétés des sommets de perversion suicidaire.
Chaleureux mais horrible, tel était l'Affront. Il avait un dicton pour cela :"Le progrès par la douleur." Genar-Hofoen l'avait même entendu de la bouche de Quindital. Il ne se souvenait pas exactement des circonstances, mais il avait dû être suivi d'un "ho ! ho ! ho !" sonore.
L'Affront sidérait la Culture tant il semblait impossible à réformer, tant son attitude et sa moralité abominables semblaient prémunies contre tout remède.
Circonstance Spéciale s'empare de l'affaire et des Mentaux portés disparus surgissent soudainement et pour diriger les opérations.
Une poignée d'humains de la Culture est aussi prise dans la tourmente, l'un pour obtenir des informations d'une de ces anciennes relations hébergée sur le VSG excentrique Service Couchettes, l'autre pour l'en empêcher. Il apparait bien vite que plusieurs factions de Mentaux opèrent simultanément chacune avec son propre agenda et n'hésitent pas à se tirer dans les pattes alors que le risque de conflit avec l'Affront enfle de manière démesurée et que l'Excession défie toujours les règles de la physique tranquillement dans les confins.
Iain M. Banks livre ici, un space opera échevelé, tranchant avec le spleen propre aux romans de la Culture. La mise en avant des Mentaux est intéressante d'autant plus qu'elle place cette société anarchiste face à ces contradictions. Plaisante, la lecture d'Excession constitue un bon moment.

Yama Loka Terminus, dernières nouvelles de Yirminadingrad de Léo Henry et Jacques Mucchielli

Une fois l'an, sur le tronçon d'autoroute abandonné de la zone nord, les vingt ou trente chevaux de la ville courent sur le bitume. Il faut boucler cinq tours à la grande feria qui a lieu à l'automne, la seule qui compte vraiment, et à chaque tour attraper une bouteille de vodka pleine, la vider sans cesser d'éperonner.Les familles, les habitants du quartier, les curieux sont massés le long des glissières. Ils attendent de voir les coureurs tomber, les bêtes se briser la jambe dans un trou du macadam.
Yama Loka Terminus est l'évocation d'une cité d'Europe de l'Est ou de Russie en un temps incertain. Une cité de béton en partie ruinée et totalement surréaliste : Yirminadingrad.
- Yirminadingrad... Vous savez, quand je suis en déplacement, je rêve souvent de cette ville. J'y invente de grands travaux en cours. Des transformations. Des tours transparentes qui poussent dans les marais, de vieux transatlantiques qui rentrent dans la rade en sifflant, des plantes grimpantes qui craquellent le bitume d'autoroutes à l'abandon.
- ...
- Mais à chaque fois que j'y reviens, je me sens floué. J'ai conscience que ce n'était que des songes, bien sûr, mais je suis tout de même déçu de ne retrouver que cette cité grise, ces bâtiments sales, ce ciel bas, toujours fade, toujours plombé.
Plutôt qu'un guide touristique, nous avons ici vingt et un récits, s'interpellant parfois mais tous ayant à voir avec la cité. Des ambiances variées mais généralement amères, teintées par la déliquescence de la cité, affectant même les privilégiés.
On nous a finalement annoncé que tout était en voie de s'arranger, qu'il faudrait simplement patienter encore un peu. Ces explications n'ont pas satisfait les passages en transit.
Quant à moi, l'idée de me retrouver bloqué dans cette salle, dans une ville étrangère, loin de mes responsabilités et de mon quotidien, commence à me plaire de plus en plus. L'absurdité de la situation la rend presque amusante.
Difficile de présenter ce recueil orbitant autour de cette ville à la fois sinistre et fascinante. Les ambiances sont variées, il y a du Kafka, du Ballard, du Dick là dedans. Yama Loka Terminus est un voyage étrange, prenant et dérangeant. En ce qui me concerne, j'ai pris un billet pour y retourner avec Bara Yogoï.
Il m'a donné envie de faire une réservation : Le Pendu.
Chien du Heaume de Justine Niogret

Elle était déjà un peu grasse, mais les nuits froides n'avaient pas eu le temps de lui donner goût aux nourritures trop riches, celles qui la larderaient de chair dès qu'elles en auraient l'occasion. Chien n'était pas jolie non plus, parce que son museau était aussi noir que celui des bêtes et aussi sale que l'endroit où elles s'en vont dormir. Quant à ses mains, impossible de dire ; pour l'instant, elles étaient profondément enfoncées dans la tripaille d'un grand cerf.
Chien du Heaume est une mercenaire au physique ingrat. Portant et maniant la hache de son père, elle est en quête du nom de ce dernier pour connaître son identité, être plus qu'un surnom cruel. Chemin faisant, elle sera confrontée à des situations à l'ironie mordante avant de s'attacher au très hospitalier Chevalier Bruec. Guerrier vieillissant qui se terre avec sa petite troupe dans son petit fief.
L'occasion de se lier à des hommes rudes mais amicaux et initier un jeune homme au métier des armes.
Le garçon sursauta, et vit que sa lame était toute dégoutante de sang. Chien, elle, n'avait pas même sorti sa hache.
- Ton manteau, lui dit-elle à nouveau. Ces paysans-là ne sont pas assez velus pour s'en vêtir durant l'hiver. Je te propose de revenir au castel par les forêts. Nous te trouverons bien un animal plus futé que ceux-là.
- Je... commença le jeune homme sans savoir comment finir.
- Tu étais parti pour verser ton premier sang, Iynge. Celui-ci en vaut bien un autre.
Ce roman de Justine Niogret n'est pas porté par une intrigue complexe, il s'agit plus d'une suite de circonstances et d'hivernages ayant Chien du Heaume et Bruec pour fil conducteur. L'ambiance générale est assez sombre, un petit peu de La Chair et le Sang de Verhoeven d'un côté, un peu de la fin d'une époque de l'autre.
Il ne fallut guère de temps pour remplir la cour du castel. Les gens de guerre avaient l'oreille faite pour entendre ces appels ; ils furent nombreux à venir, et le chevalier Sanglier eut son combat.
Le castel semblait trembler sous le poids des fourrures et des torques, des lames tordues par trop de mauvais coups et des chaussures boueuses. Ici, aucune armure polie couleur ciel d'orage, aucune faveur de dame accrochée à une lance. C'étaient le vin et la terre, la force du bois et l'odeur du cuir, la dernière célébration d'un peuple qui s'efface.
De la crasse et du sang mais aussi des passage poétiques et oniriques bien amenés et rendus. Ce récit d'une errance est plaisant et se démarque nettement des romans de fantasy actuels. Court, efficace, se lisant tout seul, un bon moment.
Le Vaisseau ardent de Jean-Claude Marguerite

En regagnant la proue, il ferma les oreilles au flot d'insultes du pêcheur. Que les autres rient de sa mine boudeuse, qu'ils lui inventent des larmes s'ils tenaient à l'humilier ! Que lui importait ! Anton décrochait pour rejoindre son propre vaisseau à coups de sabre dans les costumes immaculés des usurpateurs et de ses vils complices qui braillaient des "pitié, pitié, pitié, pitié, pitié" plus forts que le bruit des canons. Que pouvaient-ils comprendre, eux ? Vermine, vermine ! Pêcheurs et plaisanciers ne méritent pas le titre de marins, le grand large ne leur appartient pas. Caboter n'est pas vivre une aventure, ça ne leur ouvre aucun droit, ni sur l'océan, ni sur lui. Anton commanderait un vrai navire - ce navire - et chacun l'envierait et le respecterait. Le craindrait. Et si jamais quelqu'un venait lui baver au visage que ce n'était qu'une rêverie puérile de lâche, qu'il ose le dire au commandant Petrack, et il verrait !
Jak avait touché ses gages, Anton avait regagné le ponton sans commentaires et sans un sou.
Après un prologue évoquant une légende antérieure aux dynasties égyptiennes, Jean-Claude Marguerite nous plonge dans l'enfance d'Anton Petrack, gamin d'un village côtier croate dans les années cinquante.
Récit quelque peu naturaliste, évoquant un enfant rêveur et effacé s'associant à un colossal nouveau venu, fils d'aubergistes pour résoudre un mystère puis commettre quelques méfaits.
La Yougoslavie, prennant quelques distances du grand frère soviétique, ouvre ses ports. L'arrivée d'un navire de plaisance américain dans la bourgade attise la convoitise des deux comparses.
Ce navire sera à quelques années d'intervalles, leur première et dernière cible et pour Anton le sujet de beaucoup de rêveries et une de ses principales motivation. Les deux gamins clôturent leur carrière de malfrat en réussissant un vol somptueux mais tombent dans les rets de l'Ivrogne. Un individu étrange, hôte finalement rejeté du navire américain, le Nathalie. L'homme, universitaire et historien s'avère incollable en matière de piraterie et aussi un très habile conteur.
En échange de sa dose de rhum, Anton et Jak lui se feront conter sa vie... Une épopée tumultueuse où pour éviter une carrière de notaire, le jeune malouin est monté à Paris, étudier l'histoire à la Sorbonne.
Ses recherches et son caractère fantasque, le mèneront à inventer le Pirate Sans Nom, mystérieux personnage bâtit sur les disparitions inexpliquées de navires. Bien que clownesque, l'Ivrogne alors nommé Bouffon-Savant, est brillant et oeuvre en tant que nègre pour son directeur de thèse. Situation confortable qui lui permet finalement d'obtenir une avance pour un ouvrage sous son nom. Somme qui lui servira à mener une vie de bohème, d'alcoolique et de joueur professionnel dans les Caraïbes.
"Mes notes sont ainsi allées s'intercaler dans un classeur destiné aux brouillons et aux cours, où se retrouveraient déjà quelques poèmes oubliés et diverses considérations philosophiques ; classeur qui rejoindrait bientôt toute une caisse de devoirs scolaires, d'opuscules chargés de remarques et une collection complète de carnets de notes ; caisse dont le couvercle serait cloué avant d'aller se terrer dans une cave pour le seul divertissement de quelques bataillons d'araignées incrédules qui y dresseraient des embuscades redoutables..."
Au cours de cette vie de dilettante, agrémenté par la vente de fausses cartes aux trésors, l'Ivrogne est confronté à un autre individu de son acabit, Blackjack. Au cours d'une partie de poker endiablée, ce dernier met en jeu deux morceaux d'un manuscrit datant de la fin de l'âge d'or des pirates. L'intérêt de l'Ivrogne s'éveille en reconnaissant une allusion qui lui rappelle son hypthétique Pirate Sans Nom. L'occasion d'un nouveau récit imbriqué dans toutes ces histoires, celui du Petit Hollandais, futur pirate sans pitié au pavillon blanc. Commence alors un bras de fer de plusieurs mois entre les deux joueurs et escrocs, l'intérêt du savant provoquant celui du margoulin. Confrontation qui conduira le jeune homme à mener une exploration solitaire d'un ilot où il trouvera la confirmation de sa thèse et vivra une expérience qui n'est pas sans rappeler une légende égyptienne.
Légende sur laquelle enquête une jeune et riche américaine excentrique qui le sortira de sa réclusion. Commencera alors des années de quêtes autour du Vaisseau Ardent, mystérieux élément retrouvé dans nombre de mythes fondateurs. Quête qui les mènera en deux occasions se ravitailler dans un petit port de Croatie à bord du Nathalie.
Le cahier d'écolier sur les genoux, mains croisées dessus, le commandant Petrack garde les yeux fermés. Il se souvient de tout. Pas seulement du récit de l'enfance du pirate, si laborieusement recopié, mais également des intonations de l'Ivrogne, comme de ses jérémiades quand il réclamait son piteux breuvage. Et du ballet du phare, et du tangage de la barque, et des baîllements peu discrets de Jak. De tant d'autres choses encore, qui tiennent moins au texte qu'à l'odeur défaillante du papier encré ou qu'à la rugosité de la couverture de son registre. Sa mémoire avide s'est élaborée ainsi, tout à la fois celui qui écoute et celui qui raconte, se confondant à l'histoire elle-même, puzzle achevé et pièces éparpillées, acteur scrupuleux de chaque rôle annoncé ou aventurier iconoclaste de tous les autres possibles, mais aussi...
Cinquante plus tard, Anton est devenu le Commandant Petrack, un pilleur d'épaves mondialement connu, à la réputation équivoque. Rêveur et hanté par le souvenir de l'Ivrogne, il a tissé sa toile en attachant ce récit d'enfance à sa propre vie : achetant le yacht de la famille d'excentriques américaines, s'associant avec le petit fils de Blackjack.... Ayant atteint ses objectifs il a un peu perdu de vue cette histoire d'enfance mais tout lui revient en mémoire, quand Nathalie Derenoy, archéologue et héritière de la lignée excentrique vient frapper à sa porte avec quelques documents de son aïeule et de l'Ivrogne. Si Petrack n'abat pas son jeu, il profite amplement de celui de la jeune femme et se lance dans une nouvelle intrigue sur les traces de la dernière et ultime manifestation du Vaisseau Ardent.
Voilà, il ne peut plus rien d'autre pour elle.
Il ne lui reste pas assez de temps pour fermer les yeux et aller au bout de son rêve. Tant mieux. Cette fin, il veut la vivre.
Maintenant, Anton Petrack va partir.
Au moment de quitter le bureau, pour le Petit Hollandais et pour l'Ivrogne, comme un voleur Anton Petrack plonge sa main dans la réserve du bar et fourre une bouteille de vieux rhum dans sa poche.
Saga familiale d'historien d'un côté, personnage douteux de l'autre, Jean-Claude Marguerite déploie son intrigue sur plusieurs générations avec une grande maîtrise. Les différents fils narratifs, essentiellement composés de réminiscences, de lectures de mémoires ou de légendes, sont soigneusement éclatés et mêlés pour maintenir le lecteur en haleine, l'exception étant les deux approches du Vaisseau Ardent qui comptent quelques longueurs, sans être toutefois rédhibitoires.
Conte fantastique mêlé à de sompteuses aventures, Le Vaisseau ardent est un beau voyage, atipyque, déstabilisant par moment et surprenant par d'autres.

