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En regagnant la proue, il ferma les oreilles au flot d'insultes du pêcheur. Que les autres rient de sa mine boudeuse, qu'ils lui inventent des larmes s'ils tenaient à l'humilier ! Que lui importait ! Anton décrochait pour rejoindre son propre vaisseau à coups de sabre dans les costumes immaculés des usurpateurs et de ses vils complices qui braillaient des "pitié, pitié, pitié, pitié, pitié" plus forts que le bruit des canons. Que pouvaient-ils comprendre, eux ? Vermine, vermine ! Pêcheurs et plaisanciers ne méritent pas le titre de marins, le grand large ne leur appartient pas. Caboter n'est pas vivre une aventure, ça ne leur ouvre aucun droit, ni sur l'océan, ni sur lui. Anton commanderait un vrai navire - ce navire - et chacun l'envierait et le respecterait. Le craindrait. Et si jamais quelqu'un venait lui baver au visage que ce n'était qu'une rêverie puérile de lâche, qu'il ose le dire au commandant Petrack, et il verrait !
Jak avait touché ses gages, Anton avait regagné le ponton sans commentaires et sans un sou.

Après un prologue évoquant une légende antérieure aux dynasties égyptiennes, Jean-Claude Marguerite nous plonge dans l'enfance d'Anton Petrack, gamin d'un village côtier croate dans les années cinquante.
Récit quelque peu naturaliste, évoquant un enfant rêveur et effacé s'associant à un colossal nouveau venu, fils d'aubergistes pour résoudre un mystère puis commettre quelques méfaits.
La Yougoslavie, prennant quelques distances du grand frère soviétique, ouvre ses ports. L'arrivée d'un navire de plaisance américain dans la bourgade attise la convoitise des deux comparses.
Ce navire sera à quelques années d'intervalles, leur première et dernière cible et pour Anton le sujet de beaucoup de rêveries et une de ses principales motivation. Les deux gamins clôturent leur carrière de malfrat en réussissant un vol somptueux mais tombent dans les rets de l'Ivrogne. Un individu étrange, hôte finalement rejeté du navire américain, le Nathalie. L'homme, universitaire et historien s'avère incollable en matière de piraterie et aussi un très habile conteur.
En échange de sa dose de rhum, Anton et Jak lui se feront conter sa vie... Une épopée tumultueuse où pour éviter une carrière de notaire, le jeune malouin est monté à Paris, étudier l'histoire à la Sorbonne.
Ses recherches et son caractère fantasque, le mèneront à inventer le Pirate Sans Nom, mystérieux personnage bâtit sur les disparitions inexpliquées de navires. Bien que clownesque, l'Ivrogne alors nommé Bouffon-Savant, est brillant et oeuvre en tant que nègre pour son directeur de thèse. Situation confortable qui lui permet finalement d'obtenir une avance pour un ouvrage sous son nom. Somme qui lui servira à mener une vie de bohème, d'alcoolique et de joueur professionnel dans les Caraïbes.

"Mes notes sont ainsi allées s'intercaler dans un classeur destiné aux brouillons et aux cours, où se retrouveraient déjà quelques poèmes oubliés et diverses considérations philosophiques ; classeur qui rejoindrait bientôt toute une caisse de devoirs scolaires, d'opuscules chargés de remarques et une collection complète de carnets de notes ; caisse dont le couvercle serait cloué avant d'aller se terrer dans une cave pour le seul divertissement de quelques bataillons d'araignées incrédules qui y dresseraient des embuscades redoutables..."

Au cours de cette vie de dilettante, agrémenté par la vente de fausses cartes aux trésors, l'Ivrogne est confronté à un autre individu de son acabit, Blackjack. Au cours d'une partie de poker endiablée, ce dernier met en jeu deux morceaux d'un manuscrit datant de la fin de l'âge d'or des pirates. L'intérêt de l'Ivrogne s'éveille en reconnaissant une allusion qui lui rappelle son hypthétique Pirate Sans Nom. L'occasion d'un nouveau récit imbriqué dans toutes ces histoires, celui du Petit Hollandais, futur pirate sans pitié au pavillon blanc. Commence alors un bras de fer de plusieurs mois entre les deux joueurs et escrocs, l'intérêt du savant provoquant celui du margoulin. Confrontation qui conduira le jeune homme à mener une exploration solitaire d'un ilot où il trouvera la confirmation de sa thèse et vivra une expérience qui n'est pas sans rappeler une légende égyptienne.
Légende sur laquelle enquête une jeune et riche américaine excentrique qui le sortira de sa réclusion. Commencera alors des années de quêtes autour du Vaisseau Ardent, mystérieux élément retrouvé dans nombre de mythes fondateurs. Quête qui les mènera en deux occasions se ravitailler dans un petit port de Croatie à bord du Nathalie.

Le cahier d'écolier sur les genoux, mains croisées dessus, le commandant Petrack garde les yeux fermés. Il se souvient de tout. Pas seulement du récit de l'enfance du pirate, si laborieusement recopié, mais également des intonations de l'Ivrogne, comme de ses jérémiades quand il réclamait son piteux breuvage. Et du ballet du phare, et du tangage de la barque, et des baîllements peu discrets de Jak. De tant d'autres choses encore, qui tiennent moins au texte qu'à l'odeur défaillante du papier encré ou qu'à la rugosité de la couverture de son registre. Sa mémoire avide s'est élaborée ainsi, tout à la fois celui qui écoute et celui qui raconte, se confondant à l'histoire elle-même, puzzle achevé et pièces éparpillées, acteur scrupuleux de chaque rôle annoncé ou aventurier iconoclaste de tous les autres possibles, mais aussi...

Cinquante plus tard, Anton est devenu le Commandant Petrack, un pilleur d'épaves mondialement connu, à la réputation équivoque. Rêveur et hanté par le souvenir de l'Ivrogne, il a tissé sa toile en attachant ce récit d'enfance à sa propre vie : achetant le yacht de la famille d'excentriques américaines, s'associant avec le petit fils de Blackjack.... Ayant atteint ses objectifs il a un peu perdu de vue cette histoire d'enfance mais tout lui revient en mémoire, quand Nathalie Derenoy, archéologue et héritière de la lignée excentrique vient frapper à sa porte avec quelques documents de son aïeule et de l'Ivrogne. Si Petrack n'abat pas son jeu, il profite amplement de celui de la jeune femme et se lance dans une nouvelle intrigue sur les traces de la dernière et ultime manifestation du Vaisseau Ardent.

Voilà, il ne peut plus rien d'autre pour elle.
Il ne lui reste pas assez de temps pour fermer les yeux et aller au bout de son rêve. Tant mieux. Cette fin, il veut la vivre.
Maintenant, Anton Petrack va
partir.

Au moment de quitter le bureau, pour le Petit Hollandais et pour l'Ivrogne, comme un voleur Anton Petrack plonge sa main dans la réserve du bar et fourre une bouteille de vieux rhum dans sa poche.

Saga familiale d'historien d'un côté, personnage douteux de l'autre, Jean-Claude Marguerite déploie son intrigue sur plusieurs générations avec une grande maîtrise. Les différents fils narratifs, essentiellement composés de réminiscences, de lectures de mémoires ou de légendes, sont soigneusement éclatés et mêlés pour maintenir le lecteur en haleine, l'exception étant les deux approches du Vaisseau Ardent qui comptent quelques longueurs, sans être toutefois rédhibitoires.
Conte fantastique mêlé à de sompteuses aventures, Le Vaisseau ardent est un beau voyage, atipyque, déstabilisant par moment et surprenant par d'autres.