img498

Mitsuo recule de quelques pas tout en tirant son sabre hors du fourreau. Daigaku ne peut s’empêcher de fixer du regard la lame dégainée. Son fil est usé, marqué de nombreuses encoches laissées par le choc des combats particulièrement brutaux ; il a été aiguisé par un paysan plutôt que par un homme de l’art. Et ses flancs portent des traces de rouille. Si Mitsuo faisait partie de sa garde, Daigaku le réprimanderait sévèrement pour ce flagrant manque d’entretien. Mais l’homme n’est après tout qu’un rônin, un mercenaire qui vend ses talents aux plus offrants. Son katana est à l’image de son existence.

Retour à Kyoto, vers la fin du XVeme siècle, le mystérieux Shôgun de l’ombre, évoqué dans Fleurs de dragon, commence à faire parler de lui dans la capitale en ruine. Un cimetière est curieusement saccagé, des apparitions troublent le peuple et le pouvoir… Ryôsaku est d’autant plus sur la sellette que Keiji entend bien venger la mort de son père via un père, Sozô est subjugué par une jeune fille et Kaoru toujours égal à lui-même.

- Où est Kaoru ? soupire l’adolescent aux cheveux longs sans quitter la rue des yeux.

- Tu sais bien, Keiji, que Kaoru se fait toujours attendre, répond calmement l’autre garçon. C’est sa manière…

- Sa manière de nous laisser prendre tous les risques à sa place.

- Il surgit toujours au bon moment.

- Jusqu’au jour où il arrivera trop tard et où il ne lui restera plus qu’à porter nos cadavres jusqu’au bûcher funéraire. Et même là, je crains qu’Amida ne s’impatiente dans l’attente de nos âmes.

- Amida ne connaît pas l’impatience.

- C’est parce qu’il ne connaît pas Kaoru…

Jérôme Noirez conclu ici son intrigue sur cette période très sombre du Japon. Les personnages sont toujours aussi bien campés et Noirez entretient élégamment la confusion quant au caractère fantastique ou non de l’intrigue. Confronté à la folie et au désespoir, les enquêteurs seront pris dans une tourmente cruelle et leurs destins basculeront…

L’adolescent appuie le tranchant du katana sur la nuque de son adversaire si aisément vaincu. Un frisson, pourtant, parcourt son bras. Il hésite à donner le coup fatal. La flaque de sang grossit à ses pieds, dessine des rivages pourpres. Il songe fugacement aux guerriers du clan Heike dont il a chanté la fin tragique, à leurs cadavres échoués sur la plage, aux crabes et aux mouettes qui se sont nourris de leur chair livide.

Et cet homme qui sanglote comme un enfant devant lui…

Jérôme Noirez réussit encore une fois à reproduire les ambiances japonaises, son récit est équilibré l’ambiance glauque étant rafraichi par les frasques de Kaoru. Le tout se lit d’autant plus facilement que s’agissant d’une suite on évite la présentation de l’époque et du pays. Nerveux et prenant, Le Shôgun de l’ombre est un roman qu’on ne lâche pas facilement.