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Et plus le temps passait, plus cela devenait difficile. Cette sensation tenace de perdre contact avec la réalité, de regarder le train s’éloigner dans les ténèbres et de se retrouver seul sur un quai de gare désert, avec la vérité de la nuit. Ne pas écrire le rendait fou, lentement mais sûrement. Elle arrivait, la foutue crise obligée. Elle arrivait et elle ressemblait à la mort.

 

Hades Shufflin est un écrivain de renom qui a basé son succès sur une fresque uchronique steampunk très approfondi. Au moment où Stanley Kubrik se propose d’adapter son prochain roman, la panne d’inspiration survient. En plein spleen qu’il approfondi à coup d’alcool et de drogues, l’auteur plonge en pleine paranoïa : il est épié, s’agit il de son fils putatif ? Des puissances occultes issues de l’univers qu’il a imaginé ?

Seigneur, Hades. On a déjà parlé de ça mille fois. Tu es un putain d’auteur à succès, d’accord. Ce n’est pas toujours facile à assumer, je te le concède. Mais ce truc que tu t’es trouvé. Ce truc comme quoi Antiterra est réelle, comme quoi ton inspiration prend sa source dans l’autre monde : pitié, arrête avec ça. C’est quoi maintenant ? La Grande Conspiration ? Les Voyageurs sont là, les Gardiens te surveillent ? Nous vendons quoi ? Des jeux de rôle ? Un manifeste de paranoïa galopante ? Tu crois que ça fait rire les mecs du marketing ? Parce que si c’est ce que tu crois, il faut que tu saches que plus personne ne rigole chez Cesar aujourd’hui. Merde, je ne sais pas quoi dire. La réalité de ton talent, les choses qui t’empêchent d’écrire, je sais que le passé te pèse, mais c’est devenu une véritable névrose. Tu dois apprendre à vivre avec. Tes idées ne viennent pas d’un univers parallèle, mon vieux. Elles viennent de ton cerveau.

 

Tandis que l’état d’Hades, obsédé par un amour perdu (mais a-t-elle existée ?), se détériore son éditeur prend des mesures radicales. Une simulation sous hypnose, via une innovation technologique, qui permettra d’extraire de son cerveau la matière nécessaire à réaliser le film. A moins qu’il ne s’agisse d’une intrusion des Gardiens dans sa réalité pour corriger le lien improbable qui s’est effectué, via Hades, entre les deux univers ? A moins qu’Hades n'ait définitivement perdu les pédales…

Lorsque tu arriveras sur Antiterra , tu sera pris en charge par nos hommes, mais tu ne te rappelleras de rien : ni ce qui s’est passé ici ni ce qui s’est passé là-bas. Ce qui te restera, c’est la connaissance : la connaissance du monde, la connaissance des livres, de tout ce qui s’est déjà passé, ce que tu as écrit, décrit dans le cycle, et puis des éléments, des traits de caractère banals, une conscience basique, ce genre de chose.

Je vais… rentrer dans mon propre monde, c’est ce que vous essayez de me dire ?

Suis alors le tome 21 de Dreamericana où la conscience du personnage principal, détruite, est remplacée par celle d’un individu venu d’ailleurs… Ce dernier n’aura de cesse de retrouver, la mystérieuse Ana aux allégeances changeantes, sur cet échiquier steampunk du XIXeme siècle au bord de la guerre mondiale.

Sans cesse, j’imagine notre appareil en chute libre, vrillant vers l’ocre noir des sols, un long cri de terreur. Au pire, je mourrai, et je me réveillerai ailleurs, chez moi, et il ne me restera de ce monde-ci que quelques lambeaux de souvenirs. Ou peut-être pas ?

Devant assumer le passé nihiliste d’Erik Suncliff, il sera balloté de péripéties en péripéties, errant tel un chien dans un jeu de quilles, perdu dans ce monde grandiose plein d’intrigues à tiroir.

Nous débouchons sur une plate-forme. Le point de vue est spectaculaire : un rail suspendu monté sur pylônes louvoie entre deux immeubles massifs, accumulations hétéroclites de terrasses, pontons et coupoles, structures mélangées, fornication des styles.

Premier contact concluant, pour ce qui est des romans, avec Fabrice Colin (j’éviterai de parler de Neuvième Cercle que j’ai lu en 1998), Dreamericana se révèle une excellente surprise. La première partie sur l’auteur présente aussi très bien l’univers qui suit à travers des critiques ou des résumés de quelqu’un des tomes précédents. La plongée de l’auteur dans son univers constitue une mise en abyme d’autant plus agréable que ce dernier y pourchasse les mêmes chimères que dans la réalité, sans se préoccuper véritablement de l’intrigue principale qui évolue malgré lui. Le parallèle entre les deux univers est bien construit et donne une remarquable ambiance dickienne. Un excellent moment et un auteur à suivre…

 

Il en a parlé : Cédric Ferrand sur Hugin et Munin