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Sandy nourrissait à l’égard de l’autoroute du New Jersey une haine qui transcendait tout sens commun. C’était une route dégueulasse, toujours bondée, et qui traversait certains des coins les plus sinistres de ce côté de Cleveland, un no man’s land puant de zones à urbaniser, de raffineries de pétrole, de cimetières de voitures et de décharges sauvages. La route était plongée dans un perpétuel brouillard grisâtre à l’odeur bien particulière, miasmes de monoxyde de carbone, d’échappements de diesel et de saloperies chimiques dont une seule bouffée suffisait à faire renaître en lui des terreurs anciennes.

Dans le temps, il s’était fait aligner plus d’une fois sur l’autoroute, pour de prétendues infractions à la circulation ou pour des recherches de drogue. Les flics du coin étaient aussi aigrement antifreaks que les autres dans le pays et se plaisaient à traquer les hippies et les chevelus pour les coincer avec un zèle digne de déments. Si vous aviez le malheur d’arborer les mauvais auto-collants sur vos pare-chocs, vous étiez mal barré sur l’autoroute de Jersey, et la parcourir au volant de la Hogmobile, toute badigeonnée de pâquerettes pour McCarthy, c’était décréter soi-même l’ouverture de la chasse.

1971, concert évènement du Nazgûl, le chanteur star Patrick Hobbins décède d’une balle en pleine tête sur scène devant cinquante mille spectateurs. Rideau !

Dans les années quatre-vingt, Jamie Lynch, alias Sauron, imprésario du Nazgûl est exécuté rituellement chez lui, dans le Maine, au son d’une chanson explicite de l’ancien groupe.

Sandy Blair, écrivain et ancien rédacteur en chef du Hedgehog, un magazine rock, se voit proposer de rédiger un article. Une occasion qu’il saisit d’autant plus vite qu’il est en panne d’écriture. Une bonne occasion aussi de parcourir le pays à la recherche de ses anciens camarade de fac et de défonce des années soixante, au frais de l’enfoiré qui l’a vidé de son ancien journal.

Son reportage avait commencé comme un truc intéressant, un truc qui pouvait être marrant. Ca n’avait pas été marrant, mais alors pas du tout. Et ça le serait sans doute de moins en moins, à mesure qu’il avancerait. Mais il savait qu’il lui faudrait en voir le bout. Lynch avait peut-être été de son vivant une merde de première classe mais il lui devait bien ça. Sans parler des gens qui étaient morts dans l’incendie du Gopher Hole et même ce Paul Lebèque. Le zig était parti pour payer pour un meurtre qu’il n’avait pas commis et tout le monde s’en foutait. Les flics, le Hog et jusqu’au mec lui-même. Alors, tout reposait sur lui, au bout du compte.

Tout en renouant avec ses anciens amis et constatant la perte de leurs idéaux, son enquête avance et l’amène dans le sillage d’un ancien activiste, auto promu imprésario qui semble bien décider à reformer le Nazgûl. Quel rapport peut-il y avoir entre un terroriste des années soixante et un groupe dont les membres survivants sont passés à autre chose ou en pleine déchéance ? Pourquoi les rêves de Blair sont ils hantés par une horde de spectres, lui rappelant les épisodes tragiques de cette époque ?

« Attendez une minute, dit-il. Quelle putain de différence Faxon peut-il faire ? Vous êtes dingue et je suis tout aussi dingue de rester là à vous écouter. Et alors, mettons que vous récupériez Faxon et Slozewski. Ca n’en fera jamais que trois sur quatre. Et le quatrième larron sera sacrément dur à convaincre. » Sandy criait à présent, comme si le volume sonore de sa protestation lui accordait plus de poids et de vérité. « Faites un peu travailler vos petites cellules grises et vous parviendrez peut-être à vous souvenir que Patrick Henry Hobbins est mort en 1971. Il s’est fait éclater la moitié de la tête par une carabine lourde et il n’a pas été foutu de chanter valablement après ça. Comment comptez-vous contourner ce détail ? »

Edan Morse était d’un calme surprenant. « La mort n’est pas toujours le si formidable obstacle que l’on pourrait imaginer », dit-il.

Polar fantastique et élégie des années soixante, l’évocation de la période est réussie tant pour ses côtés sympathiques que sa part d’ombre. Le constat d’échec est amer mais comme un personnage le dira si les années soixante n’avaient pas été, les années cinquante auraient duré éternellement. Un roman prenant, s’appuyant massivement sur la musique de l’époque, chaque chapitre commençant par quelques paroles d’une chanson de l’époque, amer et en même temps porteur d’une espérance. Bonne pioche.

 

Il m'a donné envie de le lire : Gromovar

L'avis d'El Jc