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Des événements auxquels je pris part, et dont il sera question dans ce récit, j’espère que chacun saura prendre la mesure avec clémence. Que le lecteur ose pardonner les effronteries et le grand désordre régnant dans ces cahiers, mais ma mémoire n’est plus ce qu’elle était, ni le temps ce qu’il paraît. « Fugit irreparababile tempus », écrivit le poète Virgile… Comme il avait tort ! Je sais, moi, que les voiles du temps sont déchirées, pour porter jusqu’à mon siècle des choses qui n’auraient pas dû s’y échouer. A mes yeux, les calendriers n’ont plus aucun sens, et les dates comme les anniversaires ont pris des airs de garces mal maquillées. Dans mon obsession à découvrir l’origine de ces plaies ouvertes, j’ai approché les grands secrets de mon époque et œuvré pour les recoudre. Quelles chances avais-je donc d’y parvenir ? Aucune, sans doute…

 

Le capitaine Henri Villon, pirate français, venu contesté l’hégémonie espagnole dans les Caraïbes est confronté à une curieuse tempête alors qu’il avait été pris en chasse par trois navires espagnols. Un navire gigantesque surgi de la tourmente et pulvérise tout navire lui barrant la route…

 

Trop paniqué ou trop téméraire, le second chasseur espagnol qui avait espéré couper notre course venait à son tour d’ouvrir le feu sur l’apparition. Moins de cinq secondes plus tard, une nouvelle détonation rauque couvrit le grondement de la tourmente. La foudre tomba sur le navire, qui explosa comme un baril de poudre. Je jure que tous ceux qui assistèrent à l’événement demeurèrent figés, abasourdis par la violence du châtiment. C’était Goliath écrasant David sous sa sandale. Les mystères des abysses punissant les incrédules. J’en pleurai d’impuissance.

- Bosco…

- Capitaine ?

- Il faut repêcher les rescapés.

- …

Je tournai vers mon second un visage ruisselant de larmes :

- Personne ne mérite de mourir noyé s’il a survécu à ça.

 

Mais comme nous l’apprendrons par le récit, non chronologique, tout cela avait commencé bien avant… Villon en effet était obsédé par l’apparition de merveilles mystérieuse qui commence à inonder les archipels : nourriture en conserve, médicaments… Les espagnols les thésaurisent, d’où viennent elles ? Quelles menaces se cachent derrière tout ceci ? 

Le récit de Beauverger est déstabilisant au premier abord, on saute d’une époque à une autre… Les effets sont présentés avant les causes. Construction ingénieuse qui maintient en haleine et ce jusqu’au dénouement. L’ambiance est magnifiquement transcrite, on ressent fortement ce milieu de la flibuste. Grand buveur de taffia, corsaire à l’occasion, Villon court après ses obsessions et lutte face aux espagnols dans un XVIIeme siècle qui se délite complètement suite à de mystérieux phénomènes temporels. 

Le gouverneur m’écoutait vraiment. Son regard fixait un point sur mon front comme pour y lire mes secrets.

- De fait, murmura-t-il pour lui-même, nous n’avons ouï dire que nos ennemis avaient essuyé de nombreuses pertes. L’attaque sur Providence, bien sûr, qui a échoué… Et cette nouvelle selon laquelle Lisbonne et le Portugal auraient gagné leur indépendance ce dernier hiver. Et maintenant, ces rumeurs insistantes de cités et de ports qui ne répondent plus, ces lignes d’approvisionnement qui se délitent… Oui, nous vivons une époque de tempêtes, capitaine Villon, vous avez au moins raison sur ce point…

 

En mêlant à la flibuste du XVIIeme siècle une intrigue de science-fiction, Stéphane Beauverger nous livre un roman ciselé, prenant, habilement construit et porté par un style très plaisant. Un excellent roman à l’ambiance marquante.

 

Debout j’ai vécu, debout je m’en vais mourir. Que dire de plus qui ne sonnerait pas moins sincère ?