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La durée  de ma vie ne dépend pas de moi. Vivre pleinement ne dépend que de moi. Demande-moi de ne pas traverser les jours de ma vie dans une bassesse comparable aux ténèbres. Que je mène ma vie, que ce ne soit pas elle qui me mène.

Sénèque, Lettres à Lucilius.

 

Duane Fitzgerald est un cyborg, un de cinq survivants d’un projet américain de création de soldats de choc. Lancé dans les années quatre-vingt, inspiré par la série « L’homme qui valait trois milliards », ce projet a avorté et été abandonné. Ne reste plus que cinq soldats mis en retraite avant d’avoir jamais pu servir leur pays pour lesquels ils ont sacrifié leur humanité. 

Pousser mon chariot dans les travées est pourtant à chaque fois une véritable torture. Fruits et légumes, filets de pommes de terre – succulente réminiscence des pommes au four fumantes de ma jeunesse, servies avec de la crème aigre en accompagnement d’un steak et arrosées d’une délicieuse Heineken… Songeur, je flânai quelques instants au rayon boucherie. J’aurais sacrifié mon bras droit pour pouvoir une fois encore savourer un barbecue sous le ciel sans étoiles d’un doux soir d’été. Humer une fois encore le parfum épicé de la chair grillée en salivant à l’idée qu’une de ces merveilles grésillant sur la braise serait bientôt mienne, arrosée de ketchup et de bière glacée… La vérité, cependant, me rattrapa au galop : mon bras droit, je l’avais sacrifié depuis longtemps. 

Condamné à un régime alimentaire unique, que le gouvernement US lui envoie régulièrement par La Poste, Duane erre dans le village natal irlandais de son père. Dix années d’inactivité pendant lesquelles il a pu constater sa déchéance. Son corps vieillit et n’est plus adapté aux implants musculaires, les connexions électriques ont bougées et ne sont plus optimales, son système informatique plante… Duane a trouvé refuge dans la lecture et la philosophie de Sénèque pour supporter son quotidien monotone. Coupé du reste de l’humanité son seul rayon de soleil est l’observation d’une jeune femme à distance prudente. 

Tout change brutalement quand un inconnu, visiblement étranger au pays, surgit et le recherche ostensiblement… Une rencontre qui finira par avoir lieu et amorcera la fin de la vie routinière de Duane. 

Entre retour sur son passé et son quotidien morne, Duane constitue un superbe personnage amer, désenchanté et profondément humain. Cobaye abandonné, mutilé inutilement. Le roman se dévore rapidement tant le ton est juste et captivant. Une tragédie bien menée avec un superbe dénouement. A lire de toute urgence ! 

Je me demande si j’ai jamais compris ce qu’éprouvaient les autres. Ce qui les motivait. Ce qui les avait conduits jusque-là pour forger ce destin.
Je me demande si j’ai jamais compris ce qui me motivait moi-même.
Vraiment.

La chronique de Gromovar

La critique du Cafard Cosmique