05 avril 2009
Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski

Croyez-moi, les paltoquets qui se gargarisent sur la beauté
des flots, ils n’ont jamais posé le pied sur une galère. La mer, ça secoue
comme une rosse mal débourrée, ça crache et ça gifle comme une catin acariâtre,
ça se soulève et ça retombe comme un tombereau sur une ornière ; et c’est
plus gras, c’est plus trouble et plus limoneux que le pot d’aisance de feu ma
grand-maman. Beauté des horizons changeants et souffle du grand large ?
Foutaises ! La mer, c’est votre cuite la plus calamiteuse, en pire et sans
l’ivresse.
Avec Gagner la guerre, Jean-Philippe Jaworski nous offre la
suite et la conclusion de la nouvelle Mauvaise donne incluse dans le recueil
Janua Vera. L’univers est le même et nous reprenons le fil quelque mois après
la conclusion de la nouvelle qui introduit Benvenuto l’assassin et le patricien
Leonide Ducatore. La guerre a eu lieu et la République a remportée une
victoire éclatante contre Ressine. Il n’en reste pas moins que la position de Ducatore est
instable et qu’il va avoir besoin de Benvenuto pour élaguer quelques branches
patriciennes qui lui font de l’ombre et négocier avec le Chah de Ressine, pour
conclure une paix durable. Paix que la République ne souhaite pas
particulièrement.
C’est reparti pour la valse des intrigues à une échelle
beaucoup plus grande que dans Mauvaise donne. Il y a beaucoup plus de joueurs autour
de la table et Benvenuto est devenu une pièce maîtresse, mais néanmoins
sacrifiable. Difficile de survivre dans un tel nid de vipères surtout
quand votre seigneur est un émule de Machiavel.
Compte tenu du double contrat que j’avais rempli, il aurait
été trop compromettant pour mon patron de s’afficher publiquement avec moi. D’un
autre côté, il fallait aussi m’honorer, ce qu’il avait fait en me laissant aux
soins de son fils. De plus, même un débile mental comme Mucio pouvait se
trouver utilisé par un manipulateur aussi fin que Leonide Ducatore. Le Podestat
savait que son fils était méprisé par l’aristocratie : publier l’amitié de
Mucio pour moi, c’était me traiter en familier, mais aussi me discréditer en
tant qu’homme de main ou de confiance. Une façon subtile de désarmer les
soupçons qu’on pourrait nourrir sur mon action, en tablant sur l’association
inconsciente qu’on établirait entre le crétin et don Benvenuto. Enfin, il y
avait un autre volet aux calculs du Podestat. J’étais le seul témoin ciudalien
de ses petits trafics avec l’ennemi. J’étais sur le fil, d’autant que j’étais
bien placé pour savoir que le Podestat n’avait aucun scrupule à se débarrasser
des gêneurs. En me donnant son fils pour compagnon de table, et même mieux, en
m’offrant son fils pour goûteur, le Podestat me faisait savoir que je n’avais
rien à craindre. Un gage personnel de bonne foi. Du moins, pour l’instant…
Plus qu’une simple suite de Mauvaise donne, ce roman reprend tout le panorama dépeint par petites touches dans Janua Vera et l’approfondit. Ciudalia apparaît plus que jamais comme un croisement entre Venise et Florence en pleine renaissance tandis que les royaumes alentours sont encore au Moyen Age. Royaumes dont on apprendra beaucoup tant leur géopolitique et leur histoire ont été influencées par la république.
La touche fantasy est toujours très légère, la magie dans cet univers est faite d’envoutement subtil et non de déferlements pyrotechnique, les races étrangères sont peu présentes, intégrées parmi les hommes et dépeintes avec habilité. On retrouve ainsi avec plaisir, Annoeth, l’elfe insouciant du Conte du Suzelle mais présenté sous un jour plus tragique.
Cet univers est de fait bien agréable et très envoutant, la démarche de l’auteur le rapprochant de Guy Gavriel Kay (Les lions d’Al Rassan ou Le dernier rayon du soleil) et de Laurent Kloetzer (Le royaume blessé).
Le récit est sans faille, les rebondissements nombreux, les
trahisons et coups de théâtre s’enchaînent, émaillées par quelques scènes d’actions
trépidantes. Benvenuto n’est pas omnipotent, échoue, met les pieds dans le plat
et connaît le doute régulièrement.
Avec Gagner la guerre, Jaworksi signe ici une fresque
magistrale avec un personnage principal très attachant et une superbe galerie
de personnages secondaires. On s’attache à tout ce petit monde qui s’agite dans
une lutte de pouvoir où les puissants entraînent les humbles dans leur chute ou
déchéance. Des intrigues enlevées, de l’action, des scènes marquantes et des
personnages bien campés dans un univers fascinant, Gagner la guerre est un roman
incontournable en fantasy !
Leonide Ducatore avait autant de motifs de m’en vouloir que le clan Mastiggia, et j’avais trimardé obstinément sur des routes mortelles pour me jeter dans la gueule du loup. Même Belisario ne me serait d’aucune protection dans ce cas de figure : s’il apprenait que j’avais culbuté sa sœur, le jeune preux serait sans doute le premier à vouloir me fendre la coquetière. Je me souvins des ombres qui avaient visité mes songes au cours de la nuit où j’avais failli périr de froid, et de ce que m’avait dit le fantôme de Welf : On n’attend plus que toi, Benvenuto. On te garde une place. Tu nous rejoindras bientôt, à Ciudalia. Mission accomplie, les gars. On n’allait plus tarder à pouvoir taper le carton.
Commentaires
Ouch !
Comment as-tu fait pour te le procurer aussi vite ???
Nous le voulons, il est à nous, c'est notre cadeau d'anniversaire. Méchant Efelle qui veut nous le prendre...
C'est la faute à Xavier
Quand je suis passé le voir début mars, il m'a nargué avec son exemplaire SP. Il a refusé de me le vendre le méchant.
Rendez vous a été pris pour la parution du dernier Walter Jon Williams et la réception d'Armaggedon Rag en occase... Coup de bol celui ci sortait dans les mêmes dates. Vendredi 27 mon chèque et moi on franchissait à nouveau les portes de la librairie Scylla où des piles encore non déballées de Gagner la guerre nous attendaient...
Crap ! Encore une conséquence du centralisme parisien ;-)
Bonsoir Efelle,
Que voilà une bien belle chronique. Pourrais tu m'indiquer dans quel ouvrage trouve ton la nouvelle à laquelle tu fais référence ? Je pense que je vais me laisser tenter, car visiblement ce roman a tout pour me plaire.
C'est Janua Vera
Le lien vers ma chronique de ce recueil se trouve en début de texte.
De plus, il vient d'être rééditer chez Folio SF.
oups j'avais pas vu. Merci beaucoup
Cela fait du bien
Sûr que par les temps qui courent, ce n'est pas évident de tomber sur un roman de ce niveau. En plus, je ne suis pas souvent un grand fan de la fantasy, mais de temps en temps, on tombe sur un joyau. Et ce Gagner la guerre, t'as raison, il vaut son pesant de carats.
C'est surtout que le niveau d'écriture extraordinairement élevé induit une ambiance à couper le souffle. Jaworsky varie les styles : tantôt précieux, tantôt argotique. Fantastique précision des termes moyenâgeux ou maritimes. Tu es en plongé, comme si tu y étais, dans des intrigues de cour, des complots, des assassinats. Tu es dans la ville basse et ses tavernes borgnes, dans les maisons de débauche ou dans les palais des condottieres. Les fouets claquent sur le dos des galériens. Du pur cinoche grand écran. Sans oublier les duels ! Ah, ces duels : des scènes d'action pure parmi les plus belles du genre (surtout 15 pages de suite vers la fin. Et c'est écrit en petit.........). Bref, 28 euros pour 685 pages bien serrées, cela fait 4 centimes la page. T'en as pour ton fric et tu en redemandes. Vavavoum, ça fait du bien.
Est-ce que ça se lit tout seul ? Sans avoir lu la nouvelle précédente je veux dire ?
Avoir lu deux nouvelles de Janua Vera permet de capter quelques clins d'oeil mais n'est pas indispensable. Faut juste savoir que le héros est un assassin, engagé comme éminence grise auprès d'un patricien, le reste coule tout seul...
Merci Efelle. Je pense que je commencerai par Janua Vera de toute façon, qui existe en poche.
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