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Recueil composé de trois romans dont la traduction a été revue par Thomas Day. Je pensais que Royaumes d’Ombre et de Lumière serait celui qui en aurait le plus bénéficié mais finalement il s’agit de Seigneur de Lumière. Petite déception compensée par le fait que je n’avais jamais lu L’œil de Chat.

 

« L’élu. Il est notre seul espoir contre le Paradis, cher Tak. Si on peut le faire revenir, nous avons une chance de revivre.

- C’est pour cela que vous avez pris ce risque, que vous vous êtes assise dans la gueule du tigre ?

- Pourrait-il y avoir une autre raison ? Quand il n’y a plus d’espoir, il faut en créer. Même l’argent contrefait peut-être refourgué.

- Contrefait ? Vous ne croyez pas qu’il était le Bouddha ? »

Elle eut un petit rire.

« Sam fut le plus grand charlatan de mémoire de dieu ou d’homme. Et le plus digne adversaire que la Trimoûrti ait jamais dû affronter. N’aie pas l’air troublé, Archiviste. Tu sais qu’il a volé le contenu de sa doctrine, la voie et le but, tout le cérémonial, dans des sources préhistoriques interdites. C’était une arme, rien de plus. Sa plus grande force fut sa duplicité. Si nous pouvions le rappeler parmi nous… »

 

Seigneur de Lumière ouvre donc le recueil.

L’humanité a fuit la terre détruite pour coloniser une autre planète, l’équipage du navire a acquis l’immortalité par le biais du transfert dans des corps de remplacements. Détenteur d’une technologie très avancée, ils règnent tels des dieux sur leurs descendants, maintenus à un niveau technologique antique. Pour donner une cohérence à leur panthéon, ces nouveaux dieux ont imposés la religion hindouiste.

Sam est l’un d’eux, il ne supporte pas le tournant dictatorial pris par ce système et tente de le renverser pour libérer les humains. Le bouddhisme sera son arme.

 

Je peux vous en dire quelque chose, car vous ne devriez point vous aventurer dans la ville sans savoir ce qui se passe. Les marchands de corps sont à présent les Seigneurs du Karma. Leurs noms sont tenus secrets, comme ceux des Dieux, pour qu’ils semblent aussi impersonnels que la Grande Roue, qu’ils prétendent représenter. Ils ne sont plus de simples marchands de corps, ils sont alliés aux temples. Lesquels ont aussi changés. Car vos parents, les Premiers, qui sont à présent des Dieux, communiquent avec eux depuis le Paradis. Si vous appartenez en vérité aux Premiers, Sam, votre chemin vous mènera à la déification ou à la mort, quand vous affronterez ces nouveaux Seigneurs du Karma.

 

Mythe prométhéen à la sauce hindouiste et bouddhiste, le décor science fictif est très efficacement mis en place et la religion hindouiste exploitée avec brio. La narration est très agréable, on suit avec plaisir Sam dans sa lutte. Les personnages marquants abondent : Sam, Yama, Kâli, Sugata de même que les moments forts. Brillant !

Seigneur de Lumière est incontestablement une réussite et sans doute le meilleur roman de Zelazny juste après L’Ile des Morts.

 

Vient ensuite Royaumes d’Ombre et de Lumière 

Wakim se tourne vers Anubis.

-  Est-ce assez ? demande-t-il.

- Tu n’as pas fait usage de la fugue temporelle », répond Anubis, sans même jeter un coup d’œil à l’amas de déchets qui fut naguère Dargoth.

« Ce n’était pas nécessaire. Il n’était pas très sérieux comme adversaire.

- Il était au contraire redoutable, réplique Anubis. Pourquoi t’es-tu mis à rire en faisant comme si tu t’interrogeais sur ton nom tandis que tu le combattais ?

- Je l’ignore. Pendant un instant, quand j’ai pris conscience que je ne pouvais pas être battu, j’ai eu le sentiment d’être quelqu’un d’autre.

- Quelqu’un ne connaissant ni la crainte, ni la pitié, ni le remords ?

- Oui.

- Ressens-tu encore la même chose ?

- Non.

- Alors, pourquoi as-tu cessé de m’appeler « Maître » ?

 

Ambiance égyptienne pour un roman résolument expérimental. Ce texte est toujours aussi déroutant après relecture. Les références à l’Amérique abondent sans qu’on en comprenne bien la raison dans cet univers baroque. Les emprunts à la religion égyptienne se résument à une petite poignée de personnages mais l’intrigue est originale et le récit compte quelques beaux moments et un final très efficace.

Un roman en demi teinte oscillant entre étrange et magnifique, pas totalement réussi mais pas désagréable non plus. 

 

L’Oeil de Chat termine le recueil et se révèle être une excellente surprise. 

William Blackhorse Singer, est un indien Navajo, le dernier de son clan. C’est aussi un chasseur des plus efficaces qui a fait le bonheur des zoos en les approvisionnant en créatures extra terrestres. Parmi elles, Chat, une créature polymorphe et télépathe, la dernière de sa race. Disparue comme sa planète natale dans un soleil devenu nova.

Ensuite, l’homme lui demanda son propre clan. Quand il le lui eut dit, l’autre garda le silence. Il n’est pas bon de parler de la mort.

« Je suis le dernier, dit-il finalement, comme pour se justifier. Je suis resté longtemps au loin.

- Je sais. Je connais l’histoire du Traqueur des Etoiles. » Comme une bourrasque venait les frapper, il enfonça la coiffe de son chapeau noir à large bord. Il tourna les yeux vers la piste, au nord. « Quelque chose te suit. »

William est recruté avec quelques autres pour assurer la sécurité d’un ambassadeur extra terrestre, contre un fanatique religieux issu du monde de ce dernier. Un terroriste capable de changer de forme…

Pour accomplir sa mission, Singer va visiter Chat dans son zoo pour constater l’intelligence insoupçonnée de ce dernier. Un accord est passé la liberté de Chat pour sa collaboration puis le droit de chasser William à son tour.

Une poursuite prenante avec toute la planète pour aire de jeu. William est las, fatigué et prêt à s’offrir en victime expiatoire à Chat. Ce que son adversaire refuse, il veut une vengeance savoureuse après une chasse exaltante. Sous son impulsion, l’indien retournera vers ses racines afin de pouvoir faire face. 

Un excellent roman, que je place immédiatement derrière Seigneur de Lumière dans mon panthéon personnel. L’ambiance et les légendes indiennes sont très bien rendues, les personnages secondaires soignés. Un roman crépusculaire, fort et prenant.

Parvenu au sommet, il repéra la direction de l’est et s’adossa au mur du petit édifice élevé au centre de la terrasse. Il pensa à Chat et au désir de mort qui le tenait en échec parce qu’il ne pouvait pas s’adapter, parce qu’il n’était plus un Navajo. Etait-ce bien vrai ? Il réfléchit à ses récentes années de retraite. Elles semblaient maintenant emplies de cendres. Mais son peuple avait à maintes reprises goûté les cendres de la peur et des souffrances, de la peine et de la soumission, sans pourtant jamais rien perdre de sa dignité ni de sa fierté. Parfois cynique, souvent méfiant, il avait survécu. Il devait lui en rester quelque chose, pour contrebalancer sa prière de mort.