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Sa sœur pense que tous les trois fuient la mort, mais lui sait que dans la réalité malléable et composite du Vélum, ce qu’ils doivent redouter, ce n’est pas la mort, cette petite chose temporelle, mais l’oubli. Les anges veulent un monde stable, une histoire établie, inamovible. Les Amortels rebelles n’occupent aucune place dans l’histoire que Métatron couche dans son petit livre de vie. Telle ou telle année, tôt ou tard, tard ou tôt, leurs avenirs les rattraperont. Il leur faut se faufiler d’un bord à l’autre, dedans, dehors… C’est toute l’éternité sinon rien. 

Porté par un gros buzz et des critiques sibyllines, je ne savais pas trop quoi penser de ce pavé.Une critique moins tendre de Nébal et une analogie heureuse de Xavier (Librairie Scylla) m’ont fait franchir le pas.

Premier constat : Nébal a raison, il y a de sacrés longueurs dans Vélum.

Second constat : impossible de le lire dans les transports en commun parisien, il demande trop de concentration.

Rentrons maintenant dans le vif du sujet… 

Tous les mondes possibles s’étendent sur le Vélum, lui-même cartographié dans le Livre de toutes les heures, hélas perdu depuis des temps immémoriaux. Au sein de ces mondes, évoluent des Amortels ou anges, des mortels ayant transcendé leur condition suite à une révélation, leur donnant accès à la Cryptolangue, qui permet de modifier le réel. Ces derniers sont toutefois prisonniers d’archétype, inscrits sur eux, qui les définit.

Difficile de savoir si ses archétypes sont un ou plusieurs, les Amortels sont en effet capables de passer d’un monde à l’autre en arpentant le Vélum et le temps au sein de ce dernier n’a aucune signification. Ainsi Phreedom vit elle, l’expérience d’une déesse sumérienne, bien avant que leur marque ait été mêlée par Eresh, un ange Souverain. De même Thomas est régulièrement trahi et martyrisé tandis que Seamus semble voué à être le porteur d’une révélation avant d’être enchaîné selon le mythe prométhéen dont il est l’archétype. 

Les anges se répartissent en trois catégories : les membres de l’Alliance dont le but et l’arrêt de l’interventionnisme dans les existences des mortels, avec à leur tête Métatron, le chantre du trône vide. Leurs sont opposés, les Souverains, divinités anciennes, désirant continuer de régner. Reclus dans leurs royaumes pitoyables, ils entendent bien résister au Diktat de Métatron. Restent finalement les non alignés, qui ne songent qu’à vivre leur éternité, traqués par les deux camps qui ne tolèrent pas la neutralité.

Cette situation n’a rien de manichéenne, les Souverains n’étant impitoyable qu’en réaction aux méthodes nauséeuses de Métatron et Gabriel. L'essentiel du récit porte sur les anges non alignés

Le temps ne signifiant rien dans le Vélum, on assiste parfois aux conséquences avant les causes, les mythes se répètent et se mêlent au gré des expériences de Métatron et Eresh en matière de tatouage… Lire Vélum c’est comme se retrouver devant un puzzle. Au fur et à mesure de la lecture, le schéma d’ensemble se dégage avec l’arrivée des nouvelles pièces.

 

Reste qu’aux moments les plus prenants succèdent des paragraphes sibyllins ou du remplissage. Dommage que Duncan tire aussi régulièrement à la ligne. 

Difficile de se prononcer sur Vélum, je pense, que comme pour les romans de Gene Wolfe, il va me falloir un peu de temps pour digérer le tout. Ce roman est riche, ne serait ce que pour les multiples variations du mythe de Prométhée et bien d’autres choses.

En le refermant, j’ai eu une impression de manque. Aussi baroque soit il cet univers est envoûtant, nul doute donc que je lirais sa suite, Encre, l’année prochaine.

Vélum apparaît donc comme un bon roman d’un abord difficile, à réserver aux amateurs de douche écossaise. 

 

Il lui avait fallu des dizaines d’années à se voir dans le miroir sans y distinguer le moindre signe de vieillissement physique, des dizaines d’années de choses entraperçues dans les ombres et les reflets, de murmures dans le vent et de tonnerre dans sa propre voix, des dizaines d’années, jusqu’au jour où il avait trouvé la force de se regarder vraiment et de lever la main pour examiner l’étrange sceau noir se formant sur sa paume au fur et à mesure que les traits se rejoignaient, comme une vision sous acide. Cette espèce d’écriture, il avait compris qu’elle se rattachait au langage qu’il s’entendait baragouiner pendant ses crises. Elle était gravée sur sa peau, dans son corps ; elle l’avait en quelque sorte « investi », quand il s’était retrouvé pris douze heures d’affilée dans du barbelé allemand avec les balles qui sifflaient autour de lui, les yeux baissés vers un champ de bataille où gisaient les cadavres de tous les gars de sa section et Dieu seul sait combien d’autres encore. Il était ensorcelé. Béni. Maudit. Ce jour-là, il avait effleuré l’éternité, qui l’avait effleuré elle aussi en lui laissant son empreinte.

Et le Verbe se fit Chair, et Seamus Padraig Finnan devint l’ange au visage sale qu’Anna voyait en lui depuis toujours.