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Avec ce gros pavé de chez Lunes d’Encre c’est deux romans et cinq nouvelles ou novellas qui sont présentés ici, préfacés par l’auteur. 

Ce recueil s’ouvre avec « La cabane de l’aiguilleur », premier roman de Wilson. Ce récit fantastique met en scène un couple de créatures venu d’ailleurs, séparées et perdues aux Etats-Unis pendant la Grande Dépression. L’un d’eux erre avec des vagabonds qui exploitent sa force tandis que l’autre plus fragile n’a de cesse de se trouver des alliés pour la protéger en attendant que son compagnon la retrouve.

Dureté de la vie pour les saisonniers, petite ville étriquée percluse de préjugés oppressant tout ceux qui sont différents. La touche fantastique est très légère et l’ensemble est plus une illustration de l’époque à travers une vaste gamme de personnages très travaillés.
Un bon roman dont la forme n’est pas sans rappeler « Cœurs perdus en Atlantide » de Stephen King.

 
« Mysterium » est le gros morceau de ce recueil.
Un objet étrange est découvert lors de fouille archéologique, mortellement radioactif il est ramené aux Etats-Unis pour y être étudié dans un laboratoire construit de toute pièce dans une réserve indienne à proximité de la ville de Two Rivers.
Un matin une explosion se produit dans le laboratoire, tous les occupants sont tués. Le laboratoire et ses environs, Two Rivers incluse, sont transportés dans un univers parallèle pas foncièrement différent aux premiers abords. 

Mais, depuis samedi, le coin avait changé. Une vieille, vieille forêt coupait en deux le damier des terrains vagues. Le mystère prenait d’étranges proportions.
Il faisait frais et humide dans ces bois denses, profonds, au sol noir riche d’odeurs. C’était attirant et repoussant à la fois, et il n’osa pas s’aventurer bien loin dans la pénombre.
Mais la lisière le fascinait. Elle courait en ligne droite, sauf si on la suivait des yeux depuis le bout du lotissement. Là, on aurait dit qu’elle s’incurvait. Mais ce n’était peut-être qu’une illusion d’optique.
Les arbres n’étaient pas tous intacts. Les pins à cheval sur la frontière étaient proprement coupés en deux. Sinistre. Une sève jaune, collante, saignait du cœur vert pâle. D’un côté, de belles branches chargées d’aiguilles, de l’autre, rien.

 
Ce nouveau monde n’est pas vierge ni totalement étranger aux habitants, ils sont toujours sur Terre aux Etats-Unis. Mais dans ce monde, l’Amérique du Nord est dominée par une théocratie, très oppressante, en guerre. L’avance technologique des nouveaux venus intéresse les puissants de ce monde parallèle, les habitants de Two Rivers sont rapidement soumis à une loi martiale tandis que des scientifiques sont forcés de venir les étudier.
Les personnages présentés sont assez nombreux tant d’un côté que de l’autre et bien campés.
Un superbe texte capable de rivaliser avec Spin et Blindlake. 

La nouvelle  « Le Mariage de la dryade » reprend l’univers de BIOS et l’on en apprend un peu plus sur les colons d’Isis, via une jeune femme reconstruite après avoir été gravement accidentée. Sans mémoire, elle a du tout réapprendre en seize ans et tandis que son mari attend le retour d’une femme qui ne sera en aucun cas similaire à celle qu’il a connu, cette dernière est en proie à de curieuses expériences avec la faune locale.
Une agréable conclusion à BIOS sans être toutefois indispensable.
 

« Le Grand Adieu » et « Les Affinités » sont des textes très courts et assez efficaces, j’ai une préférence pour le second qui anticipe sur les phénomènes de rapprochement uniquement en fonction des points communs. 

« Le Théâtre Cartésien » et « YFL – 500 » mettent en scène, un monde où l’économie a été totalement confiée aux machines, libre pour chacun de se trouver une profession ou de se contenter du minimum fournie par l’allocation chômage universel. 

« Le Théâtre Cartésien » se concentre sur la notion d’intelligence et de vie artificielle de manière assez cynique.

Cela correspondait à peu près à ce qu’avait fait Grand-père les cinq dernières années de sa vie : partager de plus en plus de son moi essentiel avec une petite armée d’appareils artificiels. Et quand il a fini par mourir, la plus grande partie de sa personne a continué à fonctionner dans ces amas de prothèses épibiotiques. Mais un jour ou l’autre, avec le temps, sans un corps physique pour les ordonner et les réapprovisionner, les machines redeviendraient à de simples états par défaut, signant la fin de Grand-père en tant qu’entité cohérente. C’était une technologie utile, mais en fin de compte imparfaite.
 

« YFL – 500 » de son côté met en scène un artiste en mal d’inspiration et incapable de rêver. Avec la complicité d’un médecin, il se servira de données personnelles afin de créer des œuvres d’art au point de ne plus pouvoir se passer d’un des donneurs involontaires. 

Outre son nom , il savait uniquement d’elle qu’elle avait séjourné à la clinique du Sommeil Bonnuit au début du printemps 2110, c'est-à-dire trois ans plus tôt. Comme il ne pouvait pas dire carrément le nom de la fille, il orientait la conversation sur la clinique Bonnuit.
De fait, beaucoup de monde à Chômeville y avait déjà séjourné, non à cause de troubles du sommeil, mais parce que la clinique était bien située et avait conduit jusqu’à la fin de l’année précédente un programme de recherche, dans le cadre duquel elle remettait une somme généreuse aux volontaires acceptant de dormir dans un lit à moniotoring le crâne relié à des appareils. Une nuit de travail peu contraignant et un moyen sympa d’obtenir de l’argent de poche quand la gratuité de la nourriture et de l’hébergement ainsi que les allocations de consommation garanties par la Rationnalisation ne semblaient pas suffire tout à fait.

 

Le recueil de se termine enfin sur « Julian : un conte de Noël », un récit qui n’est pas sans rappeler « Le Royaume Blessé » de Laurent Kloetzer, le fantastique en moins : un narrateur narrant les aventures d’un fils de héros, lui-même destiné à un destin hors norme. Dans le cas présent, cette nouvelle narre la fin de l’adolescence dans un monde impitoyable. Un bon texte pour lequel Robert C Wilson annonce une suite sous forme de roman. A suivre…

Un recueil très satisfaisant allant du fantastique à la science fiction pure en passant par le genre privilégié de Wilson à savoir l’intrusion d’un évènement extra ordinaire dans notre avenir proche.