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« L’adolescent posait la main sur l’Europe, recouvrant des indications dépassées. Terra incognita. Les publications de Hearst, emboîtant le pas au regain religieux national, appelaient parfois ironiquement le nouveau continent « la Darwinie », pour donner à entendre que le miracle avait jeté le discrédit sur l’histoire naturelle.
Il n’en était rien, Guilford en avait l’intime conviction, bien qu’il n’osât en parler. Pour lui, il ne s’agissait pas d’un miracle, juste d’un mystère. Inexplicable, mais peut être pas intrinsèquement tel.
Cette masse de terre, ces profondeurs océanes, ces montagnes, ces déserts glacés, tout cela changé en une nuit… C’était effrayant, surtout lorsqu’on évoquait les contrées inconnues que sa main dissimulait. On se sentait tellement fragile.
Un mystère. Qui, comme tous les mystères, attendait une question. Plusieurs, même. Des questions en forme de clés, fouillant une serrure obstinée.
Les yeux clos, le garçon retirait la main du globe terrestre. Il imaginait une immensité retournée à l’indétermination, légendée dans une langue inconnue.
Des mystères à l’infini.
Mais comment interroger un continent ? »

 
1912. En une nuit l’Europe est effacée de la surface du globe, ses habitants, ses nations et toutes les manifestations humaines disparaissent pour laisser place à une jungle sauvage à la faune et la flore inconnue.
La géopolitique et les croyances sont bouleversées. L’empire britannique est à terre et les autres nations européennes ne sont plus qu’un souvenir, les Etats-Unis d’Amérique deviennent de fait la première puissance mondiale.
Guillford Law a quatorze ans au moments des faits, fasciné par le phénomène, il participera huit plus tard, en tant que photographe, à une expédition scientifique en Darwinie.

De Londres, simple ville frontière aux Alpes en passant par les chutes du Rhin, l’expédition s’annonce périlleuse. Que ce soit la faune hostile ou les ressortissants expatriés des anciennes nations européennes, devenus colons, farouchement nationalistes et opposés à la politique de colonisation américaine.

Robert Charles Wilson par l’intermédiaire de quelques protagonistes dispersés à la surface du globe nous dresse un portrait saisissant d’une humanité confronté à un phénomène qui  la dépasse. Que ce soit pour le passionné Guilford Law au cours de son voyage infernal, pour sa femme Catherine et sa fille Lily quelque peu perdues à Londres ou Elias Vale spirite américain victime d’une étrange possession.
Renouveau religieux, dépression, tensions internationales, tout est présenté très clairement sans perdre de vue l’humanité des personnages ce qui semble constitué le style de Robert Charles Wilson.

Le récit est très agréable et alterne les points de vue d’une manière très efficace qui permet d’avoir en permanence une vue d’ensemble de la situation. Quant  à l’explication du phénomène, elle se situe au sein de la science fiction la plus vertigineuse d’où le classement de ce titre.
Un roman très efficace et profondément humain, Guilford Law est vraisemblablement un des personnages les plus attachants parmi les différents protagonistes des romans de Wilson.

« Je pense à l’Europe, reprit Randall. Une Europe si corrompue qu’elle a été rejetée dans le creuset de la Création pour y être refondue. Aussi extirpons-nous les graines de l’européanisme partout où nous les trouvons, quoi que cela puisse signifier. Hypocrisie pure et simple, évidemment. Marotte politique. Vous voulez voir l’Europe ? » Il engloba d’un geste la demeure à colonnades blanches des Sanders-Moss. « La voilà ! La cour de Versailles. Ou l’équivalent. »