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Il y a quelques années, j’ai lu l’excellent « La Voie du cygne » de Laurent Kloetzer. J’avais beaucoup apprécié, la publication du Royaume blessé l’année dernière a rappelé cet auteur à mon bon souvenir. C’est à cette occasion que l’intégralité de ses œuvres a atterrie dans ma pile à lire et je dois dire qu’à la lecture de ce roman je ne le regrette pas.

Le décor dans lequel se déroule, l’histoire d’Eylir Ap’Callaghan est un monde imaginaire, largement inspiré du notre où s’opposent les clans keltes à l’empire atlan. Les keltes, d’inspiration celtique, vivent en plein moyen age tandis que les atlans sont en pleine renaissance avec une pointe de révolution industrielle. A ces deux civilisations se greffent d’autres nations mineures qui seront traversées rapidement.

Eylir est le demi frère cadet d’Allender Ap’Callaghan, conquérant précoce (clairement inspiré d’Alexandre le Grand). Orphelin de père, Eylir sera élevé dans l’ombre de son frère et traîné sur nombre de champ de bataille avant que sa mère ne le soustrait à la folie de son frère.
A ce moment là, Eylir disparaît de l’histoire avec un grand H et commence véritablement sa vie. Le narrateur, bien des années plus tard, apprend son existence par un barde et fasciné commence une longue enquête recueillant auprès des différents acteurs des contes sur la vie d’Eylir tout en tentant de retrouvé sa trace. 

« A Koronia, au service de Madame, j’étais sujet de Rhadamanthe, seigneur puissant, pacifique et lumineux. Face à ce Roi blanc s’était dressé le Roi rouge qui mène les armées, le jeune dieu flamboyant qui bouleverse le monde. C’était vers lui que penchait mon cœur, peut-être que je savais que rien ne survivrait de son épopée folle, peut-être aussi parce que son œuvre était celle d’un seul homme, d’une seule voix.
Et grâce à Kyle, par ces nuits de fièvre à la Grange, j’étais devenu membre de cette grande histoire.
Occupe-toi du gamin…
En me disant ces mots, il m’avait confié le petit Eylir, Eylir le jeune, frère du Roi rouge. Je tenais la main de l’enfant blond, il m’avait accompagné jusque dans la retraite de ma pension, regardant toute chose d’un air tranquille. Je rêvais et l’interrogeais en silence. Et toi, qu’es-tu devenu dans le sillage d’un frère aussi illustre ? As-tu pris les armes à ton tour ? Es-tu mort dans une de ses guerres ? Es-tu quelque part dans le monde, marié et paisible, cultivant ton jardin ? Pourquoi Kyle m’a-t-il parlé de toi ? Pourquoi à moi ? »
 

Profitant de fonctions dans l’empire atlan, lui permettant de mener l’enquête, le narrateur remontera la piste d’Eylir, croisera nombre de ses relations et le retrouvera.
Selon les conteurs, les histoires d’Eylir varieront de style et d’ambiance, des nouvelles purement fantastiques surgissant ça et là sans qu’on sache vraiment avant le dénouement si elles sont fantasmées ou non.
Le destin d’Eylir bien que moins glorieux que celui de son frère est très captivant et tragique.
Quelques passages dans le domaine du fantastique sont déroutants mais le récit reste globalement prenant et plein de rebondissements, un superbe voyage dépaysant. 

« Je réfléchissais à toute cette histoire et j’ai demandé le plus naturellement du monde à la Dame Argine  si elle avait déjà reçu chez elle des compagnons d’Eylir Ap’Callaghan…
Je n’avais pas fini ma question qu’elle a lâché un lourd plat de terre qui s’est brisé net sur le sol. Le vieil homme a ouvert les yeux et m’a regardé, très attentif. Quant à Beth, elle a cessé d’essuyer la table, atterrée. Argine s’est retournée vers moi, son regard brillait comme celui d’une prophétesse, son visage était plein de colère, j’ai commencé à prendre peur. Elle a parlé, très lentement, avec une tension énorme dans la voix.
« Personne ne prononce ce nom maudit dans ma maison. Personne. Sors de chez moi ! »
Comme je tentais stupidement de m’excuser, elle a crié : « Sors de chez moi ! »
Je me suis empressé d’obéir, j’ai senti qu’elle allait me tuer si je n’obtempérais pas. Hors de la maison, désemparé, je l’ai entendu crier, et Beth qui essayait de  la calmer. Le vieil homme me regardait depuis la porte, ses yeux étaient froids, sans indulgence. Il avait de l’allure, même dans un siège roulant.
Et j’ai compris, bien sûr. J’ai compris où je me trouvais, avec qui je parlais. Il faut me croire, jusqu’à cet instant, je n’avais pas fait le rapprochement. Je me maudis encore d’avoir été aussi aveugle, aussi bête… Sur le coup, je me suis effondré. Comment me faire pardonner un coup pareil ? C’était impossible… »